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Micro$oft contre l'innovation


Voici deux articles parus dans Libération les 4 et 6 février 1998.

"La France se livre à Microsoft", par Edouard Launet

"Bill Gates, l'ami gênant", par E. La. et L. Ma.

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La France se livre à Microsoft

Le gouvernement souhaite «collaborer étroitement» avec la firme de Bill Gates en matière de recherche, de formation et de réglementation.

La France a accordé hier l'asile politique à Bill Gates. Pour vingt-quatre heures. L'homme le plus riche du monde, de son état patron de Microsoft, est très poursuivi. Par la justice américaine pour abus de position dominante. Par l'homme politique français pour sa compagnie tellement valorisante.

Bill s'est posé lundi soir à Paris, escale pratique entre Davos en Suisse (où il venait une nouvelle fois de prêcher la bonne parole face au World Economic Forum) et sa ville de Seattle, où des milliers de diablotins (les programmeurs de Microsoft) l'attendent pour continuer leur conquête du monde. Hier messie adulé, Gates s'est mué en quelques mois en ennemi public numéro un, tant son entreprise domine l'informatique et bientôt peut-être l'Internet.

Dès 8 heures, hier matin, le diable est attendu devant les portes du Palais des Sports de Paris par des centaines de fidèles trépignant. Gates est la vedette d'une conférence organisée par le salon informatique IT Comdex, aux côtés de patrons de moindre importance : Michel Bon de France Télécom, Robert Palmer de Digital, Eckhard Pfeiffer de Compaq (numéro un mondial des micro-ordinateurs) et Serge Tchuruk d'Alcatel.

La photo avec Jospin. Bill Gates est égal à lui-même, filant pour la énième fois une métaphore sur l'informatique « qui est aux entreprises et aux gouvernements ce que le système nerveux est à l'être humain », et autres propos similaires. L'important est ailleurs. C'est d'abord la poignée de mains échangée par le patron de Microsoft et Lionel Jospin, venue clore cette matinée oubliable. Puis la photo de famille réunissant tous ces dynamiques patrons, le Premier ministre et même, pour faire bonne mesure, le ministre de l'Economie Dominique Strauss-Kahn. Une bonne image vaut mieux que de longs discours. Sauf qu'on a eu droit à l'une et aux autres.

Gates s'en va ensuite papoter avec quelques patrons français (uniquement des clients Microsoft, précisait le service de presse), un classique de ses tournées parisiennes. Jean-Marie Messier (Générale des Eaux), nouveau roi du multimédia avec sa nouvelle compagnie de télécoms Cégétel, est du lot. Canal Plus, Havas et Cégétel bientôt « microsoftisés » ?

Le clou de la représentation : une conférence de presse réunissant Bill Gates et Dominique Strauss-Kahn, en fin d'après-midi au ministère de l'Economie. Les deux hommes viennent d'échanger, durant l'heure précédente, quelques réflexions sur l'avenir du monde en général et de l'Internet en particulier. « Aujourd'hui est une journée importante dans nos efforts pour faire entrer la France dans la société de l'information », prévient d'emblée le ministre. La discussion a dû être riche. Elle est résumée par Strauss-Kahn en ces termes : « Nous avons décidé de coordonner nos efforts avec Microsoft en matière de recherche, de formation, de financements conjoints en capital-risque. Nous réfléchirons ensemble sur la législation la plus adaptée aux nouvelles technologies. Cette coopération sera mise sur pied dans les tout prochains mois. »

Superconsultant ? Bill Gates promu superconsultant du gouvernement français ? « Non, non, se récrie le maître de Bercy. Dans le groupe de spécialistes que je réunis régulièrement pour m'aider à orienter ma politique (un groupe dit Infotech, ndlr), il n'y aura pas de rôle particulier pour Bill Gates. Seulement, nous avons beaucoup de choses à faire ensemble, à commencer par établir une collaboration très étroite. Le détail n'en est pas encore finalisé. »

De deux choses l'une. Ou bien " cas le plus probable " il ne s'agit que de propos de circonstances tenus par le chef de file des socialistes aux élections régionales en Ile-de-France, histoire de donner un peu de densité à une rencontre fort opportune à quelques semaines de l'échéance. On en conclurait alors que Dominique Strauss-Kahn n'est pas trop incommodé par l'odeur de soufre qui se dégage de Bill Gates, accusé rien moins que de vouloir mettre l'Internet à sa botte et d'avoir des pratiques commerciales déloyales (lire ci-après).

Ou bien Microsoft va réellement devenir le guide d'une France un peu inquiète de son retard sur les « autoroutes de l'information », et prête, du coup, à demander un coup de main au maître du monde numérique. Et là, il faudrait bien admettre que Strauss-Kahn a vendu son âme (et la nôtre) au diable. On imagine alors le tollé dans les rangs de la recherche publique, qui ne porte pas Microsoft dans son coeur. Si peu d'ailleurs qu'un nombre croissant de chercheurs français se font aujourd'hui les avocats d'alternatives logicielles (gratuites) face aux omniprésents produits Microsoft. Pendant que Bill et Dominique parlent Windows et Explorer (les logiciels phare de Microsoft), cette France rebelle s'acharne à promouvoir des programmes « libertaires » et légers comme Linux (système d'exploitation), Apache (logiciels pour les serveurs Web) ou encore Opera, astucieux programme de navigation Internet conçu par des Suédois. Quelle idée! .

Résistance

Des éditeurs américains de logiciels appellent à une lutte antimonopole. Le groupement professionnel des éditeurs de logiciels américains, la SPA (Software Publishers Association), s'est hier livrée à une sévère critique des pratiques commerciales de Microsoft, en évitant toutefois de mentionner explicitement le nom du numéro un mondial des logiciels. A l'issue d'une « intense discussion » entre ses membres, la SPA a défini une série de « principes qui proposent de guider les responsables de l'Exécutif, de la Justice et du Législatif à mettre au point une politique de lutte antimonopole », indique le groupement dans un document. Ces principes représentent « un large consensus dans l'industrie des logiciels », précise le président de la SPA, Ken Wasch. « L'ensemble de l'industrie est d'accord pour dire qu'une concurrence forte favorise la naissance de nouvelles idées et donne à de nouvelles sociétés une chance de réussir et d'apporter aux consommateurs les fruits de l'innovation. » Bref, l'empire Microsoft est accusé à mots couverts de décourager ses petits camarades et d'agir comme un étouffoir. Qui reste-t-il pour soutenir Bill Gates, à part Dominique Strauss-Kahn ?.

EDOUARD LAUNET

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Bill Gates, l'ami gênant

Critiques après l'annonce d'une « coopération » avec Microsoft.

Réactions d'incompréhension et d'inquiétudes après l'annonce mardi, par le ministre de l'Economie, d'une « coopération assez étroite » entre « le gouvernement français, les laboratoires publics, les centres de recherche et Microsoft » (Libération du 4 février). Dominique Strauss-Kahn sortait d'une rencontre avec Bill Gates, le patron du numéro un mondial du logiciel. L'Isoc, association oeuvrant au développement du réseau, y voit une « gaffe ». Selon Bruno Oudet, président de la branche française, « Dominique Strauss-Kahn n'a pas compris le problème de monopole posé par Microsoft. Il faut étudier une stratégie pour contrer ce monopole et non pour y collaborer ».

Yves Guillemot, le PDG d'Ubi Soft, un éditeur de logiciels (jeux et programmes éducatifs) qui emploie 800 personnes, manifeste son étonnement. « Sous prétexte que la France est "en retard", on se tourne vers des sociétés étrangères. Et pas n'importe laquelle : Microsoft, qui est aujourd'hui accusée d'abus de position dominante et de pratiques commerciales déloyales. C'est étonnant. On préférerait que le gouvernement s'appuie sur les entreprises françaises, qui ont également quelques compétences. » Et de soulever le risque d'une telle collaboration : « Le logiciel est un secteur très particulier. Une fois que l'on a fait des choix, il est difficile de revenir en arrière. Il ne faut pas donner les clés de la caisse ! »

L'association d'utilisateurs Iris (Imaginons un réseau Internet solidaire) diffuse pour sa part sur son site web une « lettre ouverte à tous les amis de Bill, et néanmoins représentants du peuple français » et appelle les internautes à la signer. « Voilà maintenant que des représentants de la nation, élus et membres du gouvernement, décident [...] d'associer le patron de Microsoft aux choix fondamentaux de notre société. » L'Iris considère que « des choix de cette importance pour l'avenir de la société française ne peuvent dépendre de la volonté de domination internationale d'un Bill Gates, ni lui être liés en aucune manière. »

E. La. et L. Ma.

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