Made with MacOS - Apple


Micro$oft contre l'innovation


Voici un dossier multimédia paru dans Libération le 10 avril 1998.

- Machination hégémonique, par Laurent Mauriac

- Planquez les mômes, v'là Microsoft, par Florent Latrive

- «Ca, c'est uniquement du marketing Microsoft», par R. Fi.

- Rater un train et vivre heureux, par Roberto Di Cosmo

Issu d'un dossier spécial paru dans Libération le 27 août 1998.

- Deux nouvelles accusations contre Microsoft : Deux journaux fouillent le passé de la firme de Bill Gates, par E. La.

Paru le 4 avril 2000, "Le jeu du monopole en 4 leçons", par Florent Latrive et Laurent Mauriac, 2000.(new)

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Machination hégémonique

Par Laurent Mauriac

Alors qu'un parlementaire, René Trégouët, dresse à nouveau le constat du retard français en matière technologique, certains se félicitent des largesses d'une entreprise citoyenne qui se propose de voler à notre secours.

Avec son nouveau programme de formation Compétences 2000, Microsoft propose aux entreprises et aux administrations de former leurs employés à des prix attractifs (lire ci-après). A l'étranger aussi, les accords se multiplient entre le géant américain et le secteur éducatif, notamment aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

D'ailleurs, Bill Gates conseille le Premier ministre anglais ainsi que les dirigeants malaisiens qui veulent faire de leur péninsule une plaque tournante high-tech.

Seulement voilà, à force d'aider les chômeurs dans leur apprentissage de l'informatique, d'équiper les écoles en logiciels à prix cassés, de former des emplois-Jeunes qui formeront ensuite les lycéens, de conseiller notre ministre de l'Economie et des Finances, d'inviter à Redmond nos élus et nos hauts fonctionnaires pour leur expliquer comment administrer dans la société de l'information, Microsoft finit par remplir son objectif : conditionner chacun à l'utilisation, puis à la consommation, de ses produits.

Cette machination hégémonique ne tourmente pas outre mesure nos dirigeants d'entreprises et nos hommes politiques.

Lorsque Bill Gates affirme que personne ne peut se passer de « système nerveux numérique », ils préfèrent s'extasier devant la métaphore. Mais en s'appuyant sur Microsoft pour former leurs employés ou définir leurs politiques, ils se rendent complices du matraquage.

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Planquez les mômes, v'là Microsoft

Par Florent Latrive

Pour asseoir sa domination, le numéro un mondial du logiciel arrose la France : Compétences 2000, doté de 30 millions de francs, offre des milliers de formations à ses produits maison. Une manne qui touche tous les ages de la vie.
Portrait d'une famille modelée par Microsoft.

Il est moderne, Michka. A 5 ans, il aime fracasser de l'alien avec l'ordinateur de papa. Un PC équipé de Windows, le système d'exploitation de Microsoft, bien sûr. Comme plus de 85% des machines grand public dans le monde. Selon son père, c'est bon signe, « une vraie formation », dit-il. Michka s'est mis de lui-même à l'école Microsoft. Le reste de la famille, l'entreprise de Bill Gates s'en occupe : à l'occasion de la Fête de l'Internet, les 20 et 21 mars, sa filiale française a annoncé le lancement du programme Compétences 2000. Doté de 30 millions de francs et fondé sur des partenariats avec l'Education nationale, les académies, des organismes de formation et des entreprises, le projet vise à former plus de 10.000 personnes sur trois ans aux techniques et produits maison. La domination commerciale ne suffisait plus, l'heure est à la formation tous azimuts. Au coeur du dispositif, le Microsoft Certification Professional (MCP), sorte de diplôme ès Microsoft comptant déjà 4000 titulaires en France, non reconnu par l'Education nationale mais « par le marché » comme le rappelle Jean-Philippe Courtois, directeur général de Microsoft France.

Ecolier, étudiant, salarié ou chômeur : quel que soit leur âge ou leur statut, tous les membres de la famille de Michka seront désormais chouchoutés par l'entreprise.

A l'école
Lulu, 8 ans, le frère

Dans la salle de classe de Lulu, c'est high-tech. Des PC ont été installés et connectés à l'lnternet. Et pas question de laisser les enfants se dépatouiller avec les machines : grâce à une formation dispensée dans un centre de formation agréé, I'instit de Lulu est trapu sur le système d'exploitation de Microsoft, Windows. Mieux : un emploi-jeunes, passé par la même moulinette, s'occupe de tous les ordinateurs de l'école et épaule les profs technopathes.

L'académie de Versailles a signé, le 1 « avril, la première convention avec Microsoft dans le cadre du programme Compétences 2000. Une soixantaine de formateurs des instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) et du centre régional de documentation pédagogique (CRDP) et autant d'emplois-jeunes vont suivre un cursus de cinq jours, dispensé par des centres agréés. Objectif : l'obtention du Microsoft Certification Professional (MCP). « Nous n'avons rien dépensé, explique Jacques Richard, directeur du CRDP. Cet accord est parfait: il nous manquait cette formation pour assurer la mise en réseau des écoles. » Les académies de Nantes et d'Orléans sont en train de finaliser leurs propres partenariats. L'objectif de Microsoft est de former 1000 emplois-jeunes et 1000 formateurs sur l'ensemble des 30 académies, après signature d'accords sur mesure avec chacune d'elles. Une démarche qui effraie certains enseignants. « Tout ça s'inscrit dans la stratégie de l'entreprise de créer un pôle de compétences sur ses produits, déplore Pierre Tislé, responsable du centre de formation à l'apprentissage Léonard-de-Vinci (Hauts-de-Seine). Les gens formés ne jurent plus que par Microsoft, ils sont inféodés.»

A l'université
Lola, 19 ans, la cousine

Etudiante en IUT d'informatique, Lola bénéficie de « cours officiels Microsoft », fondés sur les « supports de cours officiels », le « kit pédagogique Microsoft », le tout dirigé par un formateur estampillé... Microsoft. A l'issue de ses études, une fois obtenu son diplôme d'informaticienne, elle compte passer le MCP.

La spécialisation « cours officiels Microsoft » est expérimentée depuis 1995, notamment à 1'Esigetel, une école d'ingénieurs en informatique de Fontainebleau et à l'IUT de Nice. « Nous bénéficions de remises sur le matériel pédagogique et les logiciels, raconte Marcel Rohrbach, directeur adjoint de l'Esigetel. Et de la gratuité du premier test MCP pour nos étudiants. » La proposition d'accord envoyée par la firme de Bill Gates à 300 établissements d'enseignement supérieur français détaille les obligations en matière d'enseignement. Entre autres, l'établissement partenaire « n'est pas autorisé à supprimer des passages des supports de cours ». Microsoft vise la mise en place de tels cursus dans 150 établissements, et la formation à terme de 4000 étudiants. Bref, une véritable filière d'enseignement informatique, délivrant les MCP en parallèle aux diplômes reconnus par l'Etat.

« Cela pourrait être un précèdent dangereux », avertit Max Dauchet, président de l'Association des chercheurs en informatique de France. « C'est un éditeur privé qui se substitue en partie à l'Education nationale. Imaginons qu'un éditeur de CD-Rom enseigne l'histoire avec des professeurs certifiés par Nathan... » Convaincu du « danger », cet enseignant de l'université de Lille ne veut pas « diaboliser le privé », juste pointer « les risques de monoculture » et l'effet « boule de neige des étudiants formés à Microsoft réclamant toute leur vie du Microsoft ».

Pour Marcel Rohrbach, ce risque est exagéré. « Nous gardons la maîtrise pédagogique d'ensemble, précise-t-il. Et nous formons aussi nos étudiants aux produits concurrents. Mais comme nos professeurs ne sont pas passionnés par ce type d'enseignement, autant profiter de ces offres. ».

Dans l'entrepise
Bertrand, 30 ans le père

Informaticien d'une petite entreprise, Bertrand est renvoyé sur les bancs d'une université un peu spéciale, fruit d'un accord entre Microsoft et un des géants du conseil informatique. C'est tout bénef pour sa PME : les prix des formations sont concurrentiels, grâce à l'argent investi par Bill Gates. Bertrand rapportera un joli parchemin : un MCP amélioré, preuve de sa compétence toute neuve sur un produit Microsoft...

Premier institut de formation de ce type à voir le jour, celui de Cap Gemini, l'une des entreprises de services en informatique leaders en Europe. Pour Dominique Duflo, directeur du développement de Cap Gemini, il faut « fabriquer les professionnels » dont le marché a besoin : «Nous ne pouvons rien au succès de Microsoft. On ne va pas refuser de servir nos clients sous prétexte qu'ils utilisent leurs produits. » L'institut Cap Gemini Microsoft devrait « fabriquer » 40 à 60 professionnels d'ici fin 1998. En trois ans, cinq partenariats seraient signés, concernant 2000 professionnels.

Les diplômés en informatique français seraient-ils incompétents ? « Les écoles et universités apprennent à apprendre, c'est leur rôle, justifie Jean-Philippe Courtois, directeur de Microsoft France. Il manque plus de 10 000 informaticiens, et beaucoup de PME n'ont pas les moyens ni le temps de former elles-mêmes leurs salariés. » Sans Windows, point de salut... Tout de même, Dominique Duflo, « en tant que citoyen », déplore l'absence d' « alternative aux produits américains, dont Microsoft bien sûr » .

A l'ANPE
Mauricette, 45 ans la tante

Pas de boulot pour les biologistes. Après deux ans de chômage, Mauricette ne parvient toujours pas à trouver de débouchés dans son secteur. Un petit séjour sur les bancs d'un centre de formation pour demandeurs d'emploi redonnera un peu de vigueur à son « employabilité », selon le jargon en vigueur. Grâce à ses bases scientifiques solides, cinq mois suffiront à la rendre bilingue... en produits Microsoft. Et - on s'en doutait - à la munir d'un MCP.

A Nantes, l'Institut pour la formation et le conseil (IFC) propose depuis quatre ans des sessions pour les chômeurs. Grâce à l'appui financier de l'éditeur de logiciels ce sont près de 260 diplômés ès Microsoft qui sortiront en juin munis du parchemin. « On récupère des informaticiens en retard d'une technologie, raconte Daniel Brégeon, le directeur. Mais aussi des universitaires venus de secteurs moins porteurs que l'informatique. » Convaincu que ces accords représentent « une des principales solutions pour donner du travail aux gens », il plaide pour leur multiplication. « Certes, Microsoft se dote ainsi de bons ambassadeurs de ses produits, dit-il. Mais l'Education nationale forme à tour de bras des soudeurs formidables sur des machines qui n'existent plus quand ils sortent de l'école. » En prolongement de l'expérience réussie de Nantes, Microsoft compte aider à la mise à niveau de 2000 chômeurs, en s'appuyant sur des organismes similaires. Et un site web Compétences 2000 sera mis en place en septembre pour faciliter la mise en relation des titulaires du MCP avec les entreprises.

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«Ca, c'est uniquement du marketing Microsoft»

Par R. Fi.

A la Défense, les formateurs d'un centre agréé par la firme de Seattle « font passer le message ».

Une tour de la Défense, salle 2218, une formatrice fait face à douze stagiaires qui vont travailler durant cinq jours pour apprendre à utiliser au mieux Microsoft Exchange Server, logiciel de gestion de serveurs. Nous sommes dans les locaux de Global Knowledge Network, un centre de formation technique agréé par Microsoft (CFTA).

Pour obtenir l'estampille de la firme de Seattle, « il faut une configuration préconisée par Microsoft, un nombre donné de postes de travail par stagiaire, des salles de cours avec un effectif maximum déterminé. On a commencé à huit éléves par session, on est passé à douze, on monte parfois à quatorze devant l'afflux de demandes », explique Joëlle Elliot, de Global Knowledge Network.

Cette semaine, Hélène Cheynet est aux commandes. Il y a deux ans et demi, elle a obtenu les certifications nécessaires pour devenir MCT, Microsoft Certified Trainer, formatrice quoi : « J'ai passé un test devant deux personnes que je connaissais déjà. Il faut juste montrer qu'on connaît l'univers du PC, qu'on maîtrise l'environnement Microsoft, qu'on a du charisme et qu'on saura faire passer le message. » Avant de poursuivre : « Cela ne veut pas forcément dire être dans la ligne du parti. On peut tenir un discours un peu ironique. »
La preuve, durant le cours, lorsqu'elle coupe court à certains chapitres d'un : « Ca, c'est uniquement du marketing Microsoft. »

Dans la salle, concentration pour suivre le rythme soutenu. Parmi les stagiaires, salariés de la Socotec, d'Eurocopter, de Digital, un seul est ici pour décrocher la certification de fin d'études, « les autres n'en ont pas besoin, car la connaissance acquise ne leur est utile qu'en interne », précise Joëlle Elliot. Au contraire de Régis Poudret, monté de Bordeaux : sa hiérarchie lui a demandé de décrocher sa certif avant « une date limite ». En attendant, chaque soir, en rentrant à l'hôtel, ce salarié de Digital, qui fait de l'assistance en clientèle, résume le gros livre de cours compulsé trop rapidement. Puis, dans une dizaine de jours, quand il se sentira prêt, il se rendra dans un centre de test certifié Microsoft. Pour augmenter le bataillon des soldats de Bill Gates.

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Rater un train et vivre heureux

Par Roberto Di Cosmo

Roberto Di Cosmo est enseignant à l'Ecole normale supérieure (ENS) de Paris.

Le texte « Piège dans le cyberespace », qui détaille la stratégie hégémonique de Microsoft, a été consulté près de 30.000 fois sur le Web en trois semaines. Son auteur, Roberto Di Cosmo, enseignant à l'Ecole normale supérieure, analyse ce « piège » pour « Libération ».

La vieille tante soupirait : « 11 000 F, ça fait cher pour un cadeau de Noël, mais si c'est pour l'avenir de mon neveu... »
La tante bienfaitrice était filmée dans un reportage d'un 20 heures juste avant les fêtes. Aujourd'hui, les entreprises, les administrations et les citoyens ne raisonnent pas autrement, pressés de ne pas « rater le train » pour la « société de l'information ». Et c'est ainsi que chacun d'entre nous se laisse enfermer, sans le savoir, dans un piège où il sera bientôt rejoint par nos écoles, sous le regard complaisant de l'Union européenne, de nos hommes politiques, et avec les encouragements de nos médias. Car nous sommes habilement amenés à croire que micro-informatique et Microsoft sont devenus synonymes, que si on cherche le mot informatique dans un dictionnaire on pourra trouver écrit: « (n. f.) voir Microsoft ».

Ce piège se referme en trois étapes : d'abord, on nous empêche de comparer et de choisir. Tout le monde est obligé d'acheter Windows. Les gros fabricants ne nous permettent pas d'acquérir un PC sans acheter aussi ce logiciel, et ne peuvent même pas en faire apparaître le prix sur la facture, en raison de leur « partenariat » avec Microsoft. Donc, si une université acquiert quinze PC pour y installer Linux (1), elle devra payer quinze versions de Windows 95 qu'elle n'utilisera pas. C'est comme la taxe sur la télé, mais l'argent part à l'étranger.

Ensuite, on nous empêche de changer d'avis : des formats d'enregistrement constamment remis en cause nous obligent à acheter tous les ans une mise à jour de toutes les applications. Enfin, on veut former nos enfants aux nouvelles technologies par le biais de cours « certifiés » Microsoft, pour qu'ils ne puissent voir autre chose.

Au marché, nous savons tous faire la différence entre une bonne tomate et une tomate pourrie. Mais dans l'informatique, si on n'a jamais vu une bonne tomate, on achète forcément la tomate pourrie. Imaginez par exemple de devoir choisir entre deux secrétaires : une mal organisée, qui range vos dossiers n'importe comment, au point qu'il vous faut faire appel toutes les semaines à toute une équipe pour ranger le fouillis qu'elle produit; l'autre, bien organisée, qui maintient l'ordre dans les dossiers jour après jour. Hésiteriez-vous un seul instant ?

Et pourtant, la puissance de la machine commerciale Microsoft réussit à réaliser une telle distorsion de la réalité qu'on en arrive à croire dur comme fer que les défauts très graves de certains logiciels sont des atouts indispensables : quand le fouillis s'appelle « fragmentation », dans les manuels Windows, l'équipe s'appelle DeFrag et on vous dit que ce logiciel complémentaire « fait aller plus vite la machine ». Chacun est content de se voir imposer la mauvaise secrétaire qui s'appelle Windows 95 et de passer des heures à regarder DeFrag afficher des jolis carreaux multicolores qui bougent un peu partout. Pourtant, il y a sur le marché de très bonnes secrétaires, qui, comme Linux, ne coûtent rien, et savent comment tout garder bien rangé sans dépanneur.

Pire, avec Windows 95 vient aussi le programme ScanDisk, censé « réparer » les disques durs : il vous propose des choix incompréhensibles, dont le résultat est trop souvent la destruction pure et simple de la structure des dossiers, alors que les données étaient encore récupérables avant son passage. Ceci est impossible sous Unix, à moins d'attaquer le disque au burin. Les techniques correctes pour bien réparer sont même enseignées dans les cours de base d'informatique en université depuis plus d'une décennie.

Il ne s'agit pas seulement ici d'accepter de vivre avec une mauvaise technologie en ignorant que l'on pourrait avoir beaucoup mieux : cela s'est déjà produit bien des fois, par exemple avec VHS qui a tué Video2000 et Betamax, qui étaient pourtant meilleurs. Il s'agit aussi de l'acceptation par nos gouvernements du prélèvement d'une taxe monopoliste, et du danger de laisser l'éducation de nos enfants dans les mains de marchands.

En ce moment, de nombreux enseignants, chercheurs et entreprises descendent de ce train à la course folle pour bâtir un autre choix, fondé sur des systèmes comme Linux. N'oublions pas que « rater un train » n'est pas si grave, si c'est un train qui va dérailler.

(1) Un système d'exploitation alternatif à Windows 95, diffusé gratuitement. (Linus a fait l'objet d'un article dans le Cahier Multimédia)

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Deux nouvelles accusations contre Microsoft

Deux journaux fouillent le passé de la firme de Bill Gates.

Le procès qui s'ouvrira le mois prochain, s'attachera à démontrer que Microsoft a utilisé son quasi-monopole dans les systèmes d'exploitation pour s'imposer sur le marché Internet .

La proximité du procès antitrust contre Microsoft - désormais fixé au 23 septembre - réveille les ardeurs fouineuses de la presse américaine. Le New York Times croit savoir que la société de Bill Gates a fait hier de vilaines pressions sur l'électronicien Intel. Objectif: obliger son compagnon de fortune (Intel conçoit les puces qui font tourner les programmes de Microsoft) à remballer des projets qui auraient menacé sa domination.

De son côté, le magazine américain Red Herring affirme que le no 1 du logiciel micro a rendu ses produits artificiellement incompatibles avec ceux de ses concurrents, afin de pousser ces derniers hors du jeu. Dans les deux cas, la justice américaine disposerait de «mémos» étayant les faits.

Le procès qui s'ouvrira le mois prochain, pour des mois sinon des années, s'attachera principalement à démontrer que Microsoft a utilisé son quasi-monopole dans les systè- mes d'exploitation (le fameux Windows) pour s'imposer sur le marché Internet (avec Internet Explorer). Ce qui serait contraire à la loi antitrust. Mais, en pratique, cette longue procédure va passer en revue tout ce qui, dans l'histoire de Microsoft, peut ressembler à des pratiques anticoncurrentielles. Et là les deux affaires révélées par la presse américaine pourraient peser très lourd.

L'affaire Intel.

En août 1995, les dirigeants d'Intel et de Microsoft se rencontrent à Santa Clara (Californie) pour discuter stratégie. Le fabricant de puces dévoile ses plans pour adapter ses composants aux technologies Internet. Il prévoit notamment de les rendre capables de mouliner très rapidement du java, ce langage informatique qui se pose alors en espéranto de l'Internet. Bill Gates, présent à la réunion, n'apprécie pas du tout. La raison: java est si passe-partout et si flexible qu'il menace d'envoyer Windows au rayon des antiquités. Donc, Bill Gates somme Intel d'arrêter son projet et menace de se tourner vers d'autres fabricants. Le même jour, Microsoft annonce un partenariat avec Digital Equipment autour du microprocesseur Alpha. Intel fera marche arrière.

Tel est en tout cas ce que rapporte un «mémo» interne d'Intel, rédigé par un cadre présent à Santa Clara. Cette note aurait été versée au dossier par la justice américaine. «Des partenaires industriels comme Intel et Microsoft ont parfois des désaccords mineurs», a commenté, pour le New York Times, un conseiller juridique de Microsoft. «Le fait que la justice tente, apparemment, de faire entrer une telle histoire dans le dossier, à la dernière minute, montre à quel point elle se sent démunie.»

L'affaire Windows 3.1.

Celle-ci est plus ancienne, mais elle semble plus grave. A l'automne 1991, Microsoft a commencé à bâtir sa fortune avec son logiciel MS-DOS (le système d'exploitation des premiers PC d'IBM) et il s'apprête à lancer Windows 3.1, un logiciel qui permet de diviser l'écran du PC en «fenêtres». A l'épo- que, Microsoft a encore des concurrents sur le marché des systèmes d'exploitation pour PC. Pour les empêcher de faire cohabiter leurs produits avec Windows, un vice-président de Microsoft suggère de faire émettre par Windows des messages d'erreur dès que ce dernier détecterait des programmes «étrangers». Ce dispositif sera inclus dans les premières versions du programmes. L'affaire a fait l'objet de «mémos internes», désormais en possession de la justice. «De vieilles accusations, sans aucun fondement», a commenté Microsoft auprès du magazine Red Herring.

E. La.

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Le jeu du monopole en 4 leçons

Comment Microsoft assoit-il son monopole?
Revue des méthodes de la firme de Bill Gates pour conforter sa suprématie.

1. Transformer Windows en «bonne à tout faire»

Vous utilisez Windows, vous utiliserez nos autres produits. C'est ce que Microsoft met en pratique avec son système d'exploitation, qui offre de nouveaux modules à chaque nouvelle version. Aujourd'hui, le logiciel (dont la part de marché dépasse 90 %) n'est plus uniquement le «chef d'orchestre» du micro-ordinateur. Il englobe non seulement Internet Explorer (navigation sur le Web) mais aussi Outlook (courrier électronique), Media Player (diffusion de vidéo et de musique), etc. C'est comme si un fabricant d'égouttoirs obligeait ses utilisateurs à adopter une marque de pâtes, plaide en substance le département de la Justice. Au contraire, répond Microsoft, les nouvelles fonctionnalités sont intégrées au produit. L'objectif de la firme, plus que jamais, est d'unifier Windows avec des logiciels ou des services liés à l'Internet. Bill Gates a rappelé récemment qu'il n'était pas prêt à renoncer à cette stratégie. Son idée est de transformer Windows en un système d'exploitation pour l'Internet fonctionnant d'autant mieux avec des sites web utilisant... Windows.

2. Créer des «standards Microsoft»

On reproche souvent à Microsoft d'adopter des technologies puis de les modifier pour les emprisonner dans son propre système. Une stratégie résumée par l'expression «adopter, étendre et éteindre». La firme a ainsi adopté Kerberos, une technologie de cryptage mise au point par des chercheurs américains, rapporte The Economist (1). Avec Windows 2000, son nouveau système d'exploitation pour entreprises, elle a opéré «un petit changement de sorte que la version Microsoft ne soit pas compatible avec la version standard adoptée par des centaines d'universités, d'institutions financières et d'entreprises». But supposé de la man¤uvre: pousser à l'utilisation de ses logiciels d'un bout à l'autre des réseaux. De la même façon, Microsoft avait tenté d'adapter le langage Java de Sun Microsystems.

3. Faire pression sur les clients pour qu'ils adoptent ses produits

En pratique, il est quasiment impossible d'acheter un PC sans Windows. Pour les utilisateurs qui souhaitent utiliser un autre système d'exploitation comme Linux, c'est de la vente forcée. Pendant le procès antitrust, les témoignages se sont succédé pour montrer comment la firme de Bill Gates s'est appuyée sur Windows pour étouffer la concurrence. Par exemple, en menaçant Compaq de lui couper ses livraisons de Windows s'il persistait à diffuser le logiciel de Netscape (concurrent d'Internet Explorer) sur ses machines. Ou en demandant à Intel de renoncer à ses projets de logiciels dans le multimédia parce que Gates était devenu «enragé». L'Union européenne se demande aussi si Microsoft n'a pas conçu certaines fonctionnalités de Windows 2000 pour s'ouvrir les marchés des serveurs et du commerce électronique.

Exemple plus récent, en marge du procès : avec Akamai, une entreprise spécialisée dans l'accélération des débits sur l'Internet, «Microsoft a été fidèle à elle-même, explique aujourd'hui Bernard Seité, le directeur d'Akamai Europe du Sud. Pour utiliser une de ses technologies, elle vous impose le tout.» Pour diffuser de la vidéo via le Net (par exemple la retransmission de matchs de basket américain ou le prochain Festival de Cannes), Akamai avait demandé l'an passé à Microsoft le droit d'adapter son logiciel Media Player à Linux, le système d'exploitation concurrent de Windows. Apple avait accepté l'offre pour son logiciel Quicktime, doté des mêmes fonctionnalités. Hors de question, a répondu la firme de Gates. Du coup, Akamai, qui n'utilisait jusque-là que Linux, a dû installer Windows NT sur nombre de ses machines.

4. Etendre son emprise au-delà du PC

Nous sommes entrés dans l'ère de l'après-PC. C'est le nouveau mot d'ordre chez Microsoft. Il faut placer les logiciels partout: dans les téléphones portables, les télévisions interactives, les serveurs web, les systèmes de navigation pour les voitures, les consoles de jeux, les agendas, les livres électroniques, etc. Pour l'instant, la firme de Bill Gates peine à imposer son système d'exploitation Windows CE, conçu pour les appareils portables et les décodeurs pour téléviseurs. Pour prendre position dans ces domaines prometteurs, l'entreprise s'est lancée dans une politique de prises de participation (les câblo-opérateurs Telewest, UPC, NTL...), d'alliance (Ericsson...) et de rachats (Hotmail, Firefly...).

(1) The Economist du 1er avril 2000, page 60.

Florent Latrive et Laurent Mauriac

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