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Micro$oft contre l'innovation


Voici un article paru dans Le Nouvel Economiste de décembre 1997.

Les différents encadrés associés à l'article, sont placés aprés ce dernier.

Article

Encadrés :
  Microsoft en chiffres
  Anti Bill Gates
  Bill Gates tisse sa toile
  Le dilemme de la start-up
  Tracas juridiques pour Microsoft

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Faut-il haïr Bill Gates

PAR DOAN BUI, ENVOYEE SPECIALE AUX ETATS-UNIS

Big Brother.

Avec Windows, le patron de Microsoft a trouvé la clé qui devrait lui permettre de verrouiller la planète informatique.
Tel le grand méchant loup, il dévore un à un ses concurrents potentiels.
Le Département de la justice s'inquiète. Et la révolte gronde dans la Silicon Valley.

Nom : Gates. Prénom : Bill. Age : 42 ans. Signe particulier : cet homme vaut 240 milliards de francs et il est le plus riche des Etats Unis... Il y a vingt deux ans, il n'était qu'un simple étudiant, qui décidait de créer avec un copain une entreprise dénommée Microsoft. Aujourd'hui, il contrôle 90 % des micro-ordinateurs vendus dans le monde, via un système d'exploitation nommé Windows. A l'origine, ce n'était qu'un simple outil destiné à faciliter l'accès aux divers logiciels installés sur votre machine. Inoffensif ? C'est grâce à cette seule arme que Bill Gates a bâti son empire. En imposant Windows comme standard universel, il a tout simplement trouvé la clé qui lui permettait de verrouiller la micro-informatique mondiale.

Tout cela aurait pu se cantonner à une histoire de logiciels, de traitements de texte et d'autres applications bureautiques pas franchement bouleversantes. Seulement, voilà. Aujourd'hui, le software, la véritable intelligence de l'ordinateur, s'est infiltré partout. D'autant que la révolution Internet est passée par là. Et qui dit Internet dit commerce électronique, communication, divertissement... A l'échelle du globe. Peu importe la boite réceptrice de l'information : télévision, ordinateur, téléphone... Et cela, Bill Gates l'a compris. Avant tous les autres. Le software a conquis la planète ? Gates s'y imposera aussi. La machine de guerre Microsoft est partie à l'assaut de tous les nouveaux marchés inexplorés. « Gates joue au Monopoly. Il place ses pions dans tous les territoires. Son objectif, à terme, c'est d'encaisser une dîme à chaque passage », explique Steve Meyer, consultant dans la Silicon Valley.

Pourtant, Bill Gates n'a pas gagné d'avance. Il est devenu trop puissant, trop dangereux. A Washington, on s'inquiète de ses velléités hégémoniques. Alerté, le Sénat américain a décidé de mettre son nez dans les affaires de Microsoft, qui a dû comparaître début décembre devant les élus. Surtout, le Département de la justice américain, le fameux DOJ, un adversaire de longue date, cherche à présent à lui donner une bonne leçon. Et il vient de remporter la première manche
(voir encadré ci-après).

Le combat des frères ennemis

Toujours à Washington, dans un bureau exigu et encombré de paperasses, un autre homme a décidé de partir en croisade contre l'empire Microsoft. Lui, c'est Ralph Nader, l'infatigable avocat des consommateurs, célèbre en son temps pour avoir fait trébucher General Motors. Mi-novembre, Nader a organisé une grande conférence réunissant tous les anti-Microsoft. Son objectif ? Sensibiliser le grand public à la menace Gates. « Dans l'histoire, il n'y a pas d'exemple d'entreprise aussi tentaculaire que Microsoft. La domination de la firme est invisible, insidieuse. C'est cela le plus dangereux, s'alarme t'il. Bill Gates est en train de devenir le gardien de péage qui régentera les autoroutes de l'information. »

La fronde contre Microsoft ne se limite pas à quelques va-t'en-guerre avertis et isolés. Le véritable fief des opposants à la firme se trouve dans la Silicon Valley. Comment s'en étonner ! La Mecque de la high-tech regorge de pulsions irrationnelles, d'ultras et autres passionnés. Les sentiments y sont toujours exacerbés. Exemple : un patron hargneux, qui se défoulait le week-end en tapant dans des balles de golf qu'il avait fait fabriquer à l'effigie de Bill Gates...

« La relation entre Gates et la Silicon Valley a toujours été d'amour-haine. Désormais, elle a basculé vers la haine. C'est le combat des frères ennemis, celui de Caïn contre Abel », souligne Jean Louis Gassée, l'ex numéro 2 d'Apple. Au coeur de la guerre de religion ? Java, le nouvel espéranto qui serait capable, via Internet, de faire communiquer entre eux tous les types d'ordinateurs, de toutes formes et de tous standards. Mais aussi une panoplie d'autres appareils intelligents, le téléphone, la carte à puce..., qui seront amenés demain à être connectés au réseau. Une révolution pour cette jungle informatique, contrainte pour l'instant de jongler avec mille dialectes différents. La menace pour Microsoft est réelle. Car si le langage Java était universellement adopté, il pourrait rendre caduc demain le standard Windows, clé de voûte de l'empire Gates. Tout simplement.

Pour les adeptes de Java, Bill Gates, on l'a compris, s'est transformé en Satan. Leur messie, c'est Scott McNealy, le patron de Sun, la société qui a inventé ce nouveau langage. Autre fois, les anti-Microsoft canalisaient leur hargne au sein du « clan » Apple. Mais maintenant qu'Apple, colonisé par Bill Gates, a connu sa Saint-Barthélemy, c'est le mythe Java qui a pris le relais dans la Silicon Valley. D'autant que, ironie du sort, c'est justement dans le bâtiment abritant l'ancien siège social d'Apple à Cupertino que Javasoft, la filiale de Sun, devenu noyau de la résistance anti-Gates, a choisi de s'installer.

Or les irréductibles de Java commencent à faire du bruit. Côté entreprise, ils sont déjà cent à s'être coalisés au sein de l'alliance Noise, conduite par Netscape, Oracle, IBM, Sun... Ensemble, ils ont choisi de jouer la carte Java, espérant ainsi affaiblir le géant de Seattle. Netscape ? Ce pionnier d'Internet n'apprécie guère l'offensive de Gates sur ses plates-bandes. Oracle ? Larry Ellisson, son PDG, veut imposer ses network computers, de petits micro-ordinateurs pas chers, directement connectés sur Internet. IBM, ancien monopole déchu de l'informatique, a sa revanche à prendre sur Microsoft. Quant à Sun, la firme ne recule devant rien pour faire passer son message. A la sortie de l'aéroport de San Francisco, elle a fait peindre une gigantesque publicité, sur le mur entier d'un bâtiment: «Keep technology from dividing us» (« La technologie ne nous divisera pas »). Telle est la devise de l'union sacrée contre l'ennemi commun, Bill...

Derrière ces quatre généraux, les soldats se sont mis à militer pour Java. 700 000 informaticiens travaillent déjà avec le langage universel de demain. Rick Ross est l'un d'eux. En free-lance, il est parti en croisade, lançant le « Java lobby». En quelques mois, il a enrôlé 10 000 de ses pairs. Au départ, pourtant, Rick n'était pas spécialement hostile à Gates. Il a basculé en découvrant les méthodes du maître du monde. « Quand Microsoft a adopté Java, début 1997, j'étais ravi. Mais Gates nous a trahis. Aujourd'hui, il essaie clairement de s'approprier Java. Et de le dénaturer... », explique-t'il. La clameur qui monte de la Silicon Valley est univoque: ras le bol !
Normal, ici, le joug de l'empire Microsoft est de plus en plus oppressant. Et la devise de Gates est claire comme de l'eau de roche: « Embrace and extend » (« contrôler pour s'étendre »). Avaler pour mieux grossir... Depuis deux ans, la boulimie d'achats de Microsoft, armé de ses 50 milliards de francs de cash (25 fois plus que le chiffre d'affaires de Netscape !), est sans limite... La dernière blague qui court : Gates aurait racheté le Département de la justice et la Maison-Blanche... « Microsoft, c'est une pieuvre. Qui déploie ses tentacules partout. Et impose ses standards », se révolte Philippe Monego, PDG de Net Channel, une société de télévision interactive. Monego sait de quoi il parle. Depuis que Microsoft a racheté Web TV, en mai 1997, il est dans la ligne de mire de Gates. Comme une bonne partie de la Valley. La stratégie de croissance tous azimuts de Microsoft lui a attiré une myriade de nouveaux ennemis qui, pour survivre, doivent barrer la route à Bill Gates.

La loi du silence

La paranoïa est telle que même ceux qui ne sont pas visés se mettent à redouter les tentations hégémoniques du Napoléon de la high-tech. « C'est la peur du grand méchant loup. Pour l'instant, mon business n'intéresse pas Microsoft. Mais demain ? Il y a quatre ans, on se fichait des démêlés de Microsoft avec ses concurrents. Maintenant, tout le monde est sur ses gardes », explique Eric Archambeau, PDG d'une start-up.

Alors, l'irritation gagne. Et la frustration aussi. Car rares sont ceux qui osent critiquer ouvertement le monarque, de peur des représailles. Normal, Microsoft est le point de passage obligé pour tous les industriels du coin. « C'est la loi du silence, comme pour la Mafia », explique un ancien pourfendeur de Microsoft, qui, depuis qu'il a créé une nouvelle start-up, a avalé son chapeau. Le Département de la justice lui même a eu toutes les peines du monde à briser le règne de la terreur et à délier les langues des « victimes » de Microsoft. Et quand Ralph Nader a organisé sa conférence anti Microsoft, il a essuyé bon nombre de refus polis. « A se demander si les invités n'allaient pas venir témoigner avec une cagoule sur la tête ! » Microsoft, c'est loin d'être la démocratie. John Perry Barlow, l'un des fondateurs de l'EFF (Electronic Frontier Foundation), une association phare de la cyber communauté, l'a appris à ses dépens. « J'ai tenu publiquement des propos sur le problème du copyright sur Internet. Bill Gates s'en est offusqué. Et, du coup, Microsoft a fermé les robinets des fonds de l'EFF. Tous ses employés ont reçu la consigne de cesser tout type de don, même à titre personnel... » Dangereux d'émettre des vues qui contrarient Bill Gates ! Un symbole : à la dernière réunion du Churchill Club, où se retrouvent les pontes de la Valley, la session de questions-réponses a été expéditive : c'est un employé envoyé par Microsoft qui a interrogé Gates...

Commando d'intimidation ou avertissement « amical » ? Récemment, le staff de Microsoft est descendu dans la Silicon Valley et a réuni tous les investisseurs en capital-risque. « Leur message était pour le moins directif. Ils nous dictaient les créneaux où il était inopportun d'investir, bref, tous les marchés qu'eux mêmes comptaient à l'avenir attaquer. C'est le genre d'interférences qu'on n'apprécie pas trop, dans le métier !
Nous sommes là pour aider les jeunes start-ups. Pas pour soutenir les monopoles », explique un financier, agacé, mais qui préfère conserver l'anonymat, histoire de préserver certains de ses « poulains » qui travaillent avec Microsoft. Lors de cette réunion, un des orateurs aurait même eu des problèmes avec son ordinateur. En état de veille, la machine a laissé défiler pendant de longues minutes une image de Bill transformé en Borg, le méchant de Star Trek. Avec ce message en continu: « Toute résistance est inutile... » Dans la salle, on rigolait jaune...

La fable du scorpion

Mais les financiers ne sont pas les seuls à être soumis au bon désir du prince. Sur les jeunes entrepreneurs, la pression est au moins aussi forte. « Microsoft a le pouvoir quasi divin de défaire une start-up. C'est oppressant », explique l'un d'eux. Du coup, pas question de jeter son dévolu sur un créneau qui pourrait intéresser un jour Microsoft : lever de l'argent serait tout bonnement impossible. Une fois trouvée la petite niche discrète où se terrer, rien n'est encore gagné. Une start-up qui s'est lancée dans la messagerie sur Internet se voit obligée de rassurer inlassablement son monde en répétant qu'elle ne concurrence pas Microsoft. « Mes clients se méfient », se plaint son PDG.

Toutes ces récriminations, le tout puissant Microsoft les ignore superbement. « Nous avons plus d'amis que d'ennemis ! », tempête Steve Ballmer, le détonnant numéro 2 de Microsoft. Peut-être... Mais les « amis » de Microsoft s'agacent eux aussi, et développent le syndrome du « territoire occupé ». « Microsoft règne par la terreur », explique ainsi Ken Sohoo, le fondateur de Planet Web. Avant de concurrencer Bill Gates dans la télévision interactive, Sohoo était un client de Microsoft. Il en garde un mauvais souvenir: « Vous n'avez pas le choix. Il faut prendre ce qu'ils vous disent. » Compaq, star de la micro-informatique, ne vient-il pas de révéler avoir été victime du même type de pressions ? Le sentiment désormais partagé, c'est que Microsoft n'a pas de réels partenaires. « Tout le monde le sait, ici !, rigole Ray Lane, numéro 2 d'Oracle. A court terme, travailler avec Microsoft rapporte beaucoup d'argent.

Mais, une fois que la firme s'est appropriée votre technologie, vous êtes cuits. » Et c'est vrai que, dans le comportement passé de Microsoft, tout évoque la fable du scorpion qui traverse la rivière sur le dos de la grenouille. Et la pique à mort. Le scorpion finira t-il par couler avec la grenouille ? Pour beaucoup de start-ups, nouer un partenariat avec Microsoft est une victoire. Mais qui risque de se révéler amère. « On se méfie de Microsoft comme de la peste », explique un de ses « amis ». Les désillusions sont légion. Sybase, société qui officie dans les bases de données, s'est pendant longtemps félicité de son alliance avec Microsoft. Pris en tenaille, son PDG le regrette désormais. Et, après avoir hésité, il est même allé témoigner à la conférence des antis de Ralph Nader...

L'histoire se répéterait-elle ? Dans les années 70, IBM était le maître du monde informatique, le tyran qu'on craignait, qu'on abhorrait. L'empire est tombé, sous les attaques de Microsoft, un nain dans l'univers high-tech de l'époque. Quelques milliards de dollars plus tard, le nain devenu géant a repris le rôle du « méchant». A quelques nuances près. Car Microsoft, c'est Bill Gates, la vedette, alors que personne ne se souvient même des dirigeants d'IBM. Et Microsoft est bien plus puissant qu'IBM ne l'a jamais été. Mais les armes n'ont pas changé.

Dans les classiques, la tactique Fud, pour «fear, uncertainty, and doubt» («peur, incertitude et doute »). La recette ? Multiplier les effets d'annonce pour des produits qui ne seront en réalité commercialisés que plusieurs mois plus tard. Ainsi, Microsoft coupe l'herbe sous le pied de ses concurrents et gèle le marché. Coups bas, félonies... Dans ce climat paranoïaque, Microsoft a même été soupçonné, comme le dit la rumeur, d'avoir fait suivre Gary Reback, l'avocat superstar de la Valley, un anti-Microsoft convaincu, défenseur de ses concurrents, et notamment de Netscape. Certes, Sun ou Oracle ne sont peut-être pas des anges. Mais pour tous, c'est bien Microsoft le plus diabolique... Car Bill Gates souffre d'une malformation rédhibitoire : il n'appartient pas à la famille. Celle de la Silicon Valley, qui cultive ses mythes, chérit ses héros, bichonne ses enfants terribles, et intègre ses self-made men, immigrés et célèbres. Pour eux, Gates n'est qu'un enfant gâté de Seattle, un Wasp, fils d'un célèbre avocat... Et Steve Ballmer, son numéro 2, a beau avoir fait ses études dans le coin et usé ses culottes sur les mêmes bancs d'école que Scott McNealy - devenu aujourd'hui son ennemi le plus farouche -, rien n'y fait.

L'armée des « microserfs »

La fracture entre les deux univers n'est pas près de se résorber. D'un côté, la Silicon Valley, terre de soleil, fourmillement de start-ups en ébullition, ballet perpétuel d'entrepreneurs valsant d'un projet à l'autre, culture contestataire et cosmopolitisme. De l'autre, Redmond, terrain froid et sans saveur, bloc uni de l'empire Microsoft, armée des « microserfs », dédiée à un seul homme et à son mode de gestion. Deux mondes, deux cultures. Au sud, dans la Valley, on est farouchement attaché aux cubicles, ces fameux bureaux paysagers, sans portes, tous de taille identique, même pour le PDG... Au nord, à Redmond près de Seattle, chaque ingénieur dispose sagement de son propre bureau fermé. Dans la Silicon Valley, on change de job tous les deux ans. Et nombreux sont ceux qui quittent des postes en or pour repartir de zéro en montant leur propre start-up. « Sun, Intel et d'autres ont engendré des générations de start-ups. Le turnover, c'est notre lot commun. Pas chez Microsoft », souligne George Paolini, de Javasoft. Car la fidélité de ses troupes à Bill Gates, le chef toujours aussi impliqué dans les affaires quotidiennes de son entreprise, est une autre bizarrerie, bien incompréhensible pour les adversaires de l'extérieur.

Bref, Microsoft n'est pas conforme à l'idéal de la Valley, qui porte au pinacle les inventeurs géniaux, même s'ils ne sont pas bons gestionnaires. Chez Microsoft, on ne fait que courir derrière les produits les plus innovants. Bill Gates a d'abord été dépassé par la révolution Internet, quand, dans la Silicon Valley, on ne jurait déjà plus que par Netscape... Seulement, à l'heure de la consolidation de l'industrie high tech, la machine marketing de Microsoft s'est révélée formidablement efficace. Tant il est vrai que ce n'est plus la technologie qui prime, mais la capacité d'exécution. Et dans ce domaine, Microsoft demeure le meilleur. A en croire les lois de la Valley, une start-up révolutionnaire comme Netscape aurait dû rafler la mise, et évincer Microsoft.
Las ! En contrôlant 90% des systèmes d'exploitation des micro-ordinateurs, Microsoft a, de fait, déjà verrouillé la distribution. Et gagné la vraie bataille. « Bien sûr, s'il y avait une alternative, on se ruerait dessus. Mais... il n'y en a pas », constate, désabusé, Richard Brandt, éditeur en chef d'Upside, le magazine high-tech de référence. La Valley gronde et trépigne mais, au delà des mots, n'a pas les forces pour faire la révolution. N'en déplaise à l'alliance Noise... « Ici, de toute façon, les alliances n'ont pas d'avenir. La Valley est myope et raisonne à court terme. Chacun veut sauvegarder ses intérêts. Or, pour avoir une chance de déboulonner Microsoft, c'est sur le long terme qu'il faudrait miser », soupire, fataliste, Steve Meyers, consultant à Palo Alto.

Bill Gates dort sur ses deux oreilles, convaincu de l'inefficacité de ses adversaires. Le monarque n'a que faire de ses innombrables détracteurs. « C'est du théâtre ! Scott McNealy n'a au fond dans l'idée que de faire parler de lui », lance Steve Ballmer. Peut-être... Mais cette stratégie de dénigrement finit par toucher Microsoft à son talon d'Achille : son image. Arrogant, souvent maladroit, Bill Gates énerve, agace, irrite. En septembre, Microsoft avait choisi San Francisco, le coeur de la Valley, pour lancer Internet Explorer, son navigateur sur le Web. Dans la nuit, des ingénieurs de Microsoft trop zélés ont « profané » le campus de Netscape en placardant leur emblème sur le logo de leurs concurrents. La provocation visant le chouchou de la Silicon Valley a choqué. Quant à Bill Gates, la diplomatie n'est pas son fort. « Un jour, fou de rage, il m'a lâché : "De toute façon, je te détruirai" », se rappelle Philippe Courtot, ex-PDG de Verity. A Microsoft, on a l'esprit guerrier, et on ne s'en cache pas.

Milliardaire et sarcastique

Cette arrogance contraste avec la modestie affichée chez Intel, autre monopole super puissant, qui, pourtant, a réussi à sauvegarder son image. Entre Intel et Microsoft, c'est le jour et la nuit. L'un est dirigé par le vénérable et respecté Andy Grove, épaulé par un numéro 2 tout en sinuosités. L'autre est piloté par Bill Gates, le gamin milliardaire, souvent sarcastique et cassant, même avec les grands de ce monde, secondé par le tonitruant Ballmer, un bonhomme au verbe haut, du genre à taper du poing sur la table. « Chez Intel, on sait étrangler au fond des bois, plaisante Courtot. Chez Microsoft, on débarque comme les Marines pendant la guerre. Ostensiblement et sans faire de quartier ! » Habilement, Intel a su associer ses partenaires à sa réussite. Microsoft, lui, est incapable de flatter l'ego de ses comparses. Et quand Intel flirte avec des sociétés multimédias, via une myriade d'investissements, il le fait avec des gants. « Microsoft, au contraire, est devenu depuis deux ans l'acheteur le plus agressif de la Valley. La présence d'Intel, investisseur minoritaire, est bien plus discrète », explique Paul Crissy, expert en fusions et acquisitions chez Broadview & Associates.

Cette réputation de grand méchant loup pourrait bien finir par compromettre la stratégie de croissance tous azimuts de Microsoft. Car les pontes du câble, du divertissement ou des télécommunications, qui voient d'un mauvais oeil les incursions de Bill Gates dans leur domaine, sont désormais sur leurs gardes : récemment, le câblo-opérateur TCI faisait machine arrière et abandonnait les négociations avec Microsoft. Le laboratoire Câble Labs a, lui, refusé d'adopter le standard que Microsoft cherchait à imposer dans la télévision interactive. La fronde est d'ailleurs soutenue par 1'« ami », Intel... Et un autre lobby anti-Microsoft se met en place, à l'initiative de Sun et de Sabre, un système de réservation pour les agences de voyages, qui s'inquiète de voir Gates piétiner ses plates-bandes. Objectif ? Financer une campagne de pub anti-Microsoft à grande échelle et, bien sûr, faire du lobbying à Washington. Oracle et Netscape ont déjà été contactés. Ainsi que d'éminents acteurs de l'industrie bancaire, comme la Bank of America.

« Ce n'est pas seulement une affaire de business, prévient Jim Barksdale, PDG de Netscape. C'est la liberté de choix de chacun qui est menacée. » A présent, parallèlement à l'initiative de Ralph Nader, des associations de consommateurs se mobilisent. « Nous recevons énormément de plaintes », explique Audrey Krause, fondatrice de Net Action, l'une d'entre elles. Si même la clientèle s'y met, Bill Gates a du souci à se faire...

D.B.

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MICROSOFT, C'EST

- Chiffre d'affaires 96-97 : 68 milliards de francs
- Résultat net 96-97 : 20,7 milliards de francs
- Capitalisation boursière en 1997 : 1000 milliards de francs
- Effectifs: 22 276 employés

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ANTI BILL GATES

Le Procureur
Janet Reno

Chef du Département de la justice
57 ans, démocrate pure et dure, allure austère... Avec Janet Reno, Washington a trouvé sa dame de fer. En attaquant Microsoft, Janet Reno se met en porte à faux avec la Maison-Blanche, plutôt bien disposée à l'égard de Microsoft (Clinton ne joue t'il pas au golf avec Gates ?) Qu'importe ! Reno est résolue à coincer Microsoft, qui dans le passé a toujours réussi à s'en tirer. Et elle est soutenue par ses pairs : les procureurs de neuf Etats vont lancer une action anti-trust commune contre la firme de Bill Gates.

Le tenace
Ralph Nader

Avocat des consommateurs.
Costume élimé, cheveux gris broussailleux... Ralph Nader cultive sa légende. Infatigable, l'avocat des consommateurs, qui il y a vingt ans faisait trébucher General Motors, compte récidiver avec Microsoft. Nader n'est pas très porté sur la high-tech (il n'utilise même pas d'ordinateur), mais il est expert en offensives médiatiques : en France, il s'est fendu d'un pamphlet anti-Microsoft dans Le Monde Diplomatique

Le militant
Scott McNealy

PDG de Sun
Chiffre d'affaires 1996-1997 : 51 milliards de francs. Marge nette : 9 %
Quand McNealy parle, il ne peut s'empêcher de sortir des vannes anti-Microsoft. Inconnu il y a deux ans, il est devenu une star grâce à Java, le nouveau langage qui l'a popularisé dans la communauté Internet. Mais question sous, Java, distribué gratuitement, ne rapporte rien a Sun, qui gagne sa vie en vendant des serveurs (des super ordinateurs pour les entreprises). Problème : Microsoft s'est lancé sur le créneau en 1995 avec Windows NT. Et depuis entre Scott et Bill, c'est la guerre.

L'enfant terrible
Larry Ellison

PGD d'Oracle
Chiffre d'affaires 1996-1997 : 32 milliards de francs. Marge nette : 12 %
Visionnaire, hâbleur, capricieux, dragueur, mégalomane... Larry Ellison est un as du show-business. Son combat ? Faire d'Oracle - dont le métier, aride, est les bases de données - une marque grand public, à l'égal de Microsoft. Pas évident ! futé, Larry a sorti Oracle de l'ombre en lançant le network computer, un micro-ordinateur allégé connecté sur le Net. Et destiné, rien de moins, à supplanter le PC

Le pionnier
Jim Barksdale

PDG de Netscape
Chiffre d'affaires 1996-1997 : 2 milliards de francs. Marge nette : 6 %
Netscape a inventé la convivialité sur Internet. Dans le trio des fondateurs de la firme, Barksdale est le pragmatique. Celui qui a su séduire le Nasdaq. Lequel, aujourd'hui, boude son chouchou. La raison ? Microsoft a, en moins de deux ans, grignoté 42 % des parts de marché de Netscape dans les navigateurs de recherche sur Internet. Concurrence déloyale ? La justice va trancher...

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BILL GATES TISSE SA TOILE

Câble
- 1 milliard de dollars investis dans le câblo-opérateur Comcast. Négociation d'une alliance pour 1 milliard de dollars aussi avec US West. Objectif : développer, grâce aux réseaux câblés, une technologie d'accès rapide à Internet.

Télévision interactive
- Acquisition de Web Tv pour 425 millions de dollars. Grâce au décodeur Microsoft Web Tv le téléspectateur pourra avoir accès à Internet via son téléviseur.

Information
- Investissement de 220 millions de dollars dans le lancement de MSNBC joint venture entre Microsoft et la chaîne de télévision NBC. Création de Slate, un magazine interactif, consultable sur le Web.

Satellite
- Investissement personnel initial de 10 millions de dollars dans Teledesic, constellation de satellites qui permettrait de faire circuler de l'information sans passer par le réseau terrestre.

Electronique grand public
- Lancement de Windows CE, un ordinateur dépouillé qui gère votre e-mail, vos fax... Objectif : à terme, cet appareil intelligent pourrait piloter divers produits électroniques, le téléviseur, le téléphone, voire le réfrigérateur ou le grille pain.

Divertissement
- Création de jeux sur PC comme Flight Simulator. Lancement de l'Internet Gaming Zone, un service de jeux en ligne. Edition de CD-Rom culturels et éducatifs, comme l'encyclopédie Encarta (en accord avec l'Encyclopaedia britannica).

Services
- Lancement de plusieurs services sur Internet : Expedia (agence de voyages), Carpoint (vente de voitures), Money (gestion de patrimoine), Sidewalk (guides touristiques), investor (service d'information financière).

Banque
- Joint-venture avec First Datacard, société spécialisée dans les cartes de crédit. Objectif : mettre en place un service de facturation en ligne.

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LE DILEMME DE LA START-UP

Thriller.
Quand Microsoft s'est mis à approcher Netcarta, la société créée par Tom Tansy, celui-ci savait que les dés étaient jetés. Et il assista, fataliste, à la désintégration de son oeuvre.

Refuser une offre de rachat de Microsoft ? Il faut être dingue ! Dire non à Bill Gates, c'est signer son arrêt de mort. Entre se faire hara-kiri et partir avec un chèque substantiel, on n'hésite pas longtemps... » Tom Tansy a créé Netcarta il y a trois ans. Aujourd'hui, cette start-up du monde Internet vient de se faire avaler par Microsoft. Alors, Tom a tourné la page sur l'aventure Netcarta et, en bon serial entrepreneur, s'est attelé à la création d'une nouvelle société.

Il y a six mois, quand Microsoft s'est mis à approcher la jeune entreprise, Tom savait que les dés étaient déjà jetés. Il n'avait aucune intention de déménager à Redmond, le fief de Bill Gates, destination obligée pour le personnel d'une société rachetée par Microsoft. « J'ai toujours été mon propre patron. Je n'allais pas changer », explique-t'il.

Tom, Californien, barbu, baskets et chemise fleurie, est l'entrepreneur typique façon Silicon Valley. Son rêve, c'était de « rentrer au Nasdaq et de bâtir un projet à long terme ». Et pas d'être si vite croqué par Microsoft ! Pendant un an, il avait fait fonctionner Netcarta sur ses économies. Et, il y a peine quinze mois, la société venait de lever des fonds de capital-risque. « C'est la règle. Un fondateur est amené à perdre le contrôle de la boîte qu'il a créée. Les états d'âme ne pèsent pas lourd face aux investisseurs. Et puisque l'offre de Microsoft leur permettait de récupérer quatre fois leur mise... »

Le pont d'or, c'est l'exception

De toute façon, Tom n'avait guère les moyens d'hésiter. Ici, tout le monde le sait : quand le titan Microsoft se met à lorgner un marché, mieux vaut abandonner la partie. Tant pis si la compensation financière n'est pas toujours des plus généreuses : Microsoft est réputé pour sa pingrerie. Le pont d'or, comme l'achat de Web Tv pour 425 millions de dollars, c'est l'exception. « Souvent, les transactions sont conclues à 50 % de moins que la valeur du marché, explique un dirigeant de start-up. Et si un acquéreur potentiel apprend que vous intéressez Microsoft, l'entreprise vaut encore moins, car personne n'osera être confronté à lui. » Non, personne. Surtout pas une petite start-up sans moyens ! Les kamikazes qui ont le culot de refuser une offre de rachat ne sont pas légion. « Quoi que vous inventiez, Microsoft pourra le copier, en mieux. Et le commercialiser plus vite, explique Tom. Puis vous réduire en bouillie. »

Mélange d'excitation et d'effroi

Tom a donc sagement encaissé son chèque. Et assisté, fataliste, à la désintégration de sa société. Des cinquante employés de Netcarta, neuf seulement ont rejoint Microsoft. « Face à ce rachat, la réaction a été un mélange d'excitation et d'effroi. L'équipe se réjouissait que le produit touche, via Microsoft, des millions de consommateurs. Mais la plupart des employés savaient qu'ils n'auraient pas leur place dans la future société. » Pour Microsoft, en effet, l'acquisition d'une start-up obéit à une implacable logique. D'abord, gagner du temps, en récupérant une technologie, clés en main. Ensuite, débaucher des ingénieurs talentueux à bon compte, qui iront rejoindre les troupes de Redmond. Bref, nul besoin de s'encombrer des équipes commerciales et marketing. Pendant les six mois nécessaires pour boucler l'acquisition, la new venture team de Microsoft, une équipe spécialisée dans les rachats de start-ups, a pris ses quartiers dans les bureaux de Netcarta et épluché la firme de fond en comble. « Il était vital pour Microsoft de récupérer les éléments clés de la société. Nous avons donc été chouchoutés : petits déjeuners avec saumon fumé, repas livrés gratuitement....», se rappelle Reza, un ancien de Netcarta. En bout de course, pourtant, seulement une douzaine d'entre eux ont reçu une offre d'emploi ferme.

Qu'importe ! Les laissés pour compte n'ont eu aucun mal à se recaser. Dans la Valley, les offres d'emploi abondent et être passé par une firme rachetée par Microsoft est un plus sur un curriculum vitae. Apparemment, donc, personne n'est perdant. Personne ? Pas si sûr. Car Netcarta, sous la bannière Microsoft, a tout bonnement été enterré. L'équipe, disséminée, a été amputée de son noyau dur, exilé à Redmond. Quant au produit, « il est devenu méconnaissable », regrette Reza. Pour Microsoft, l'acquisition d'une société est parfois un moyen commode de verrouiller une boîte à idées qui risque de faire de l'ombre à son empire. Et au lieu de développer la technologie récupérée, Microsoft la passera discrètement à la trappe. Dimension X une célèbre start-up locale, vient elle aussi d'être rachetée. « C'est aussi une façon d'étouffer tout le bruit qu'il y avait autour de nous », souligne Julien Ninio, un ex de Dimension X. Depuis deux ans, la boulimie d'acquisition de Gates semble insatiable. Conséquence : de plus en plus de start-ups, appâtées par la perspective d'un gain à court terme, envisagent la solution Microsoft comme la porte de sortie la plus rapide et la plus sûre. « Dommage. Tout cela ne favorise certainement pas la créativité», regrette Jean-Louis Gassée, l'ex numéro 2 d'Apple. Quant aux imprudents qui souhaiteraient développer une entreprise véritable et durable, il ne leur reste qu'à espérer ne pas se faire repérer par Microsoft. Pour ne jamais avoir à se poser le dilemme : se vendre ou mourir.

D.B.

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TRACAS JURIDIQUES POUR MlCROSOFT

- 1991 : la commission antitrust ouvre une enquête sur Microsoft.

- 1994 : le rachat par Microsoft d'lntuit, une société spécialisée dans les logiciels financiers, est bloqué. Ce rachat aurait permis à Microsoft de mettre un pied dans les transactions bancaires.

- 1995 : le Département de la justice (DOJ) prend l'affaire en mains. Mais Microsoft s'en tire plutôt bien. Un consent decree est signé, selon lequel Microsoft s'engage à ne plus pratiquer le bundling, c'est à dire à ne plus profiter de la vente, en particulier de Windows, pour imposer l'achat d'autres logiciels à ses clients.

- Septembre 1997 : Sun attaque Microsoft en justice.

- 22 octobre : Le DOJ repart à l'attaque. Microsoft est accusé d'avoir violé le consent decree en ayant forcé les fabricants de PC à s'équiper d'lnternet Explorer, son moteur de recherche sur Internet. Et cela au détriment de Netscape, son concurrent. Cette fois, la sanction brandie à l'encontre de Microsoft est une amende de 6 millions de francs par jour...

- 11 décembre : Premier verdict du juge en charge du dossier. Microsoft doit provisoirement cesser de coupler la vente de Windows avec celle d'lnternet Explorer. La décision finale sera prise dans six mois. Les conséquences immédiates pour Microsoft ? Le lancement de Windows 98, prévu au printemps, risque fort d'être repoussé. Car, dans cette version, il n'y a même plus de distinction entre Internet Explorer et Windows : le navigateur y est automatiquement lancé.

- 31 mai 1998 : remise du rapport d'expertise. Verdict définitif du juge. Mais entre temps, Microsoft pourrait connaître d'autres tracas juridiques. Car le DOJ enquête aussi sur les investissements de la firme dans Apple et dans plusieurs start-ups qui ont développé des technologies pour Internet. Mieux. La Commission européenne et la commission anti-trust japonaise ont elles aussi décidé de lancer des investigations...

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